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Nouvelle de Geneviève parue dans Le Monde 2 :
VAUDOU....
-Treize à table ! a dit Retsinè. Treize à table,
je ne pourrai pas le supporter.
Si jamais il arrive quelque chose à Lochon, j'en mourrai. Je
sens qu'il va nous arriver quelque chose ! Et elle a tordu ses jolies
mains précocement abîmées par les lavages trop fréquents.
Nous sommes habitués à l'évocation de sa mort imminente
par Retsinè, ma sur trop imaginative. Elle travaille dans
un hebdomadaire spécialisé , Health et Welfare, H&W.
Elle sait tout sur les maux innombrables qui nous guettent à
chaque seconde et avale de trente à quarante gélules chaque
jour pour se maintenir à flots, aussi a-t-elle du mal à
nous inquiéter.
Mais j'ai senti ce jour-là une note différente de toutes
les autres fois. Un vrai danger.
Un danger du dimanche.
Nous avons compté sur nos doigts.
Il n'est pas si facile de vérifier le nombre de convives à
un repas. Maman et papa, les deux frères de papa et leurs femmes,
les deux surs de maman et leurs époux, Retsinè,
Francis, son mari, Lochon et moi. Normalement, on est quatorze. Mais
une des surs de maman vient de divorcer, ce qui ne se fait guère
dans la famille, alors c'est le drame, et en plus on est treize.
Nous mettions le couvert pour le déjeuner. Dehors tout était
blanc et calme, ce blanc des rues le dimanche, des mouettes tanguaient
en hurlant au-dessus de la cheminée de l'usine d'en face,
-Elles se croient où ? a demandé Francis.
Elles sont folles, ou quoi ?
Je me suis demandé à qui il posait la question, et de
qui il parlait. J'ai compris que ce n'était adressé à
personne, ce n'était pas une agression, juste une protestation
de Breton devant cette anomalie urbaine, des mouettes rassemblées
et hurlantes au dessus d'une absence de poisson.
J'ai cessé de disposer les couteaux et les fourchettes de part
et d'autre des assiettes à motifs fleuris et des bols de soupe
en porcelaine blanche. Les cuillers à soupe que je tenais à
grand peine dans ma paume gauche se sont dispersées en tintinabulant
sur le plancher de la salle à manger. Un verre à pied,
heurté par l'une des cuillers s'est brisé dans la foulée.
-Lochon peut manger avant nous, ai-je dit ,vaguement inquiète
et surtout agacée. Lochon est mon neveu, il a sept ans, et ,
hormis son prénom difficile, c'est un garçon en bonne
santé, d'une normalité quasiment excessive, prudent comme
tout, à qui il n'est jamais rien arrivé, et qui mène
des jours paisibles sous l'il paranoïde de sa mère.
Et puis, soudain possédée par un démon que je connais
bien, le démon de la raison raisonneuse, un pauvre petit démon
rachitique et nerveux, et sans grand avenir, j'ai tenté de discuter.
-Et si cela portait bonheur d'être treize à table ? Tu
ne joues pas au Loto tous les vendredi treize ?
-Chut ! a dit Retsinè, Francis ne sait pas que je joue, et en
plus je ne gagne jamais. Donc tu vois.
Je ne voyais rien. Une odeur gênante avait envahi la pièce.
Une odeur de brûlé.
-Ca y est, maman a encore fait cramer la dinde, a grommelé Retsinè.
Nous mangeons de la dinde farcie et cramée tous les dimanches
depuis des années. Nos parents considèrent que c'est une
manière de défier les conventions, puisque nous ne mangeons
pas cette dinde à Noël ou à Thanksgiving, mais uniquement
les dimanches ordinaires. C'est une manière aussi de tenir la
famille ensemble, autour de cette volaille géante, de ses énormes
cuisses dorées, de la purée de céleri et de brocolis
que nous passons des heures précieuses à préparer,
alors que des petits pois surgelés, selon moi, feraient parfaitement
l'affaire.
Tenir cette famille ensemble, ce n'est pas une petite affaire. Les familles
tiennent grâce aux enfants. Dans la nôtre, il n' y en pas.
Les oncles et les tantes sont sans. Papa et maman n'ont que nous deux,
et Retsinè trouve que Lochon lui donne assez de peine et de peur
pour qu'elle ne récidive pas. Quant à moi
.
On se rattrape avec les déjeuners hebdomadaires obligatoires.
La question est :
Qui a faim le dimanche midi ?
Nous avons couru dans la cuisine.
Maman regardait le four ouvert et l'épaisse fumée blanche
qui en sortait avec un accablement touchant.
-Ca sent le poisson ai-je noté intérieurement. De la dinde
qui sent le poisson, c'est louche. Cela a peut-être un rapport
avec les mouettes.
Et j'ai décidé de ne pas toucher à cette bête
mutante, carbonisée ou pas.
-C'est l'heure ! a dit Retsiné d'un air tragique, en sortant
les carottes rapées du frigidaire.
Elle disait heure de manger, on entendait : heure de signer l'arrêt
de mort du pauvre Lochon.
J'ai senti qu'il était inapproprié de lui répéter
que les carottes rapées ne se mettent pas au frigidaire.
-A table a dit maman qui avait repris ses esprits.
A ces mots, et comme s'il écoutait derrière sa porte,
papa a jailli de son bureau, les lunettes un peu de traviole, dans son
habituel nuage dominical d'eau de Cologne trop sucrée. Il portait
avec satisfaction son veston croisé en velours pain d'épices.
Il a frappé dans ses mains roses et agité la clochette
à vaches qui nous sert de benedicite.
Nos oncles et nos tantes étaient tous assis à leur place.
Un peu plus cabossés que la semaine dernière, mais impeccables,
et, d'une certaine manière, inaltérables de mauvaise humeur
contenue, de désespoir grisâtre, de constance désabusée
et un peu lâche.
J'ai soupiré : la vie de famille nous tuera, ai-je pensé,
mais tchto diélats, comme disait Lénine, mon mentor. Oui,
je fais une thèse sur Vladimir Ilitch, " rhétorique
du pouvoir, pouvoir de la rhétorique " j'ai choisi ce sujet
pour être tranquille, je déteste la concurrence, l'esprit
de compétition, et je crois être la seule à la faculté,
qui aie choisi ce corpus pourtant passionnant. J'ai hésité,
je voulais traiter un autre sujet : l'importance des oiseaux, légèreté
et liberté dans l'uvre de Rosa Luxemburg. J'aurais mieux
aimé, mais aucun professeur ne m'a prise au sérieux.
Tchto dilélats, ces deux mots trottaient dans ma tête,
comme deux mini cloportes subversifs.
-Lochon et moi, on mangera à part, ai-je dit d'une voix que je
jugeais calme et sereine, adulte en quelque sorte.
Papa m'a regardée avec désapprobation.
Maman m'a regardée avec peine.
Les oncles et les tantes ont plongé vers le plat de carottes
au cumin et se sont versé chacun un verre de vin rouge.
Francis m'a regardée en levant un sourcil, ce qui est son expression
favorite. Je crois qu'il s'est entrainé en observant Laurent
Fabius, son idole.
-Merci a chuchoté Retsinè et je me suis sentie récompensée
de bien des déboires de ma vie passée.
-On va où ? a demandé Lochon, intéressé.
-Dans la chambre jaune, ai-je proposé.
C'est la chambre où sont entassés tous nos vieux jouets,
à Retsinè et moi, nos bureaux intacts, avec leurs tiroirs
remplis de malabars desséchés, nos vieux livres de classe
gondolés, nos romans adorés. Nos classeurs. Il y a une
table basse et deux poufs.
J' ai préparé des sandwichs tomate mozzarella, et deux
coca. On s'est installés. Tranquilles.
Evasion réussie.
Quand on a eu fini de manger, Lochon m'a regardée avec espoir.
-Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? a-t-il demandé.
J'en avais un peu marre de faire l'enfant, juste à ce moment-là.
J'avais envie de retourner à la table des grands, discuter avec
eux. Je les entendais parler du tabac et des mille manières d'arrêter
de fumer. J'avais envie de persécuter Francis qui a arrêté
depuis cinquante-sept jours, parce que sa dernière petite amie
l'y a obligé, je le sais de source sûre , et qui compte
les longues heures mornes de sa vie à venir. J'avais envie de
lui dire que cela ne passerait jamais, et qu'il mènerait désormais
une vie sans sel. Le sel de la vie. Déjà qu'elle n'en
avait guère.
J'avais en tête une belle et longue liste de moments exquis, qui
sans cigarette, n'aurait plus jamais le même goût.
C'eût été mesquin, et indigne.
Francis fait ce qu'il veut de sa vie pitoyable.
Son fils, Lochon, jouait avec une petite poupée en tissu blanc,
une poupée aux yeux bruns et aux joues roses, sur laquelle était
écrit Bonheur. Une vieille poupée de Retsinè qui
a gardé un air très frais.
J' ai dit: et si on lui faisait un fiancé?
Il m'a regardé avec adoration.
Je suis très sensible à la flatterie muette, aussi, bien
que je ne sois pas une as de la couture, j'ai vaillamment saisi un morceau
de tissu éponge beige que j'ai plié en deux, puis j'ai
dessiné une forme humaine, tête, buste, bras et jambes.
J'ai ajouté des mains et des pieds. J'ai découpé.
Lochon est allé chercher du coton pour bourrer l'enveloppe que
j'étais en train de coudre à petits points serrés.
En assez peu de temps, notre fiancé avait bonne allure.
Nous lui avons dessiné de grands yeux bleus. Comme ceux de papa,
a-t-il dit.
Lochon est un maitre des feutres de couleur.
Il a esquissé une grande bouche rouge pleine de dents de diverses
teintes, un gros nez jaune, des cheveux hérissés, et des
oreilles pointues.
-Comme papa, a-t-il dit.
Et si on lui plantait des aiguilles, a-t-il proposé. J'ai vu
ça dans un film.
J'étais d'accord.
Nous avons fouillé la trousse de couture de maman- une boite
de galettes Traou-Mad qui a au moins trente ans, et trouvé de
belles aiguilles un peu rouillées, maman ne coud jamais.
Lochon a bardé le fiancé de Bonheur d'aiguilles mortelles,
dans la tête, le ventre, les jambes, il riait comme un démon.
Il y a eu un cri dans la salle à manger.
J'ai couru.
Lochon aussi.
Francis était allongé sur le sol. Retsinè sanglotait.
Oncle Gérard s'est agenouillé pour faire un bouche à
bouche, et oncle Daniel a fait un massage cardiaque. Maman et papa avaient
l'air assommés.
-C'est de ma faute a dit Retsiné, en se jetant dans mes bras.
Je lui ai dit que je voulais le quitter. Il est trop méchant
depuis cinquante-sept jours qu'il ne fume plus.
-Mais non, mais non, ai-je murmuré. Ne t'inquiète pas,
il est solide comme tout.
Lochon avait disparu.
Les oncles massaient.
Je suis retournée dans la chambre jaune.
-Qu'est ce que tu fais ? ai-je demandé à mon neveu ? Il
avait pratiqué une petite ouverture dans la poitrine de notre
poupée et la recousait avec une dextérité que je
n'aurais jamais imaginée.
-Je lui ai collé un Advil, a-t-il dit sobrement.
Dans la pièce à côté, j'ai entendu un grand
cri. La voix joyeuse de ma sur chérie, qui criait : Francis,
Francis chéri ! Et puis Francis est entré dans la chambre
au bras de Retsinè.
-Ca va mieux, a-t-il rigolé. Faut que j'arrête le scotch
à jeun.
Lochon m'a fait un clin d'il. Je le lui ai rendu.
On en fera quelque chose de ce type.
Un révolutionnaire, peut-être. L'imagination et le sang-froid
sont les deux vertus cardinales , a dit Vladimir Ilitch, de celui qui
veut changer l'ordre des choses. Et Lochon n'en manque pas, il me semble.
J'ai pensé une seconde que si son père avait passé,
on n'aurait plus eu ce problème d'être treize à
table le dimanche, mais je me soupçonne d'être trop hostile
à ce beau-frère qui, au fond, ne m'a jamais rien fait.
Geneviève Brisac
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